Instant Search

Julien Fournié, le talent inné

Joanna Lorenzo (107)c

J’ai mis du temps à rapporter cet entretien. Non pas à cause de l’entretien lui-même qui fût en soi l’un des plus beaux moments de mode que j’ai vécu grâce à ce blog, mais plutôt car cela va faire 8 ans que nous y officions et qu’il est parfois dur, avec la « vraie vie » qui nous rattrape, de rapporter encore scrupuleusement ici en un temps éclair ce que nous découvrons. Plus le même empressement, mais l’envie de temps en temps de garder égoïstement ce(s) moment(s) magique(s) que nous vivons avant de vous les livrer.

Voilà de nombreuses semaines donc que j’ai poussé la porte de l’atelier de Julien Fournié. A J-6 de son défilé Haute Couture, en janvier dernier, ce créateur chaleureux m’a accueillie dans son antre comme si nous nous connaissions depuis des années.

Installés à son bureau avec son mentor, Jean Paul Cauvin, et Marine, son assistante, nous plaisantons, nous défaisons et refaisons le monde de la mode. Julien est drôle, créatif. Jean Paul est fascinant, cultivé.

Ils me racontent tous les deux que cela va faire 12 ans qu’ils se connaissent, que travailler ensemble était une évidence. Que la Maison grandit de saison en saison, qu’elle a dû passer le cap de « la maison de Créateur pour devenir une Maison de couture », que le nom se diffuse à travers le monde. Elle se veut être une « maison extrêmement simple, sympathique et facile d’accès », et ce n’est pas moi qui vous dirait le contraire !

Le travail de l’équipe Julien Fournié, qui passe de 5 à 27 personnes en période de préparation de collection, c’est une cohésion, une ouverture sur le monde, sur les cultures qui nous entourent. Et surtout, pour le créateur « c’est important que les gens prennent plaisir à ce qu’ils font, (…) car la Couture c’est beaucoup de travail et d’abnégation ».

Puis ce duo créatif me livre l’Essence de la maison. Son identité, ses incontournables, ses recherches, ses projets.

Au fil des saisons, la maison Julien Fournié raconte une histoire similaire. Une sorte de fil rouge qui la définit. Certes à travers différents voyages, tissus, pays, espaces temps, mais avec une Histoire commune.

« La Femme Julien Fournié est un femme très libre, elle décide de ses émotions. » Voilà l’Essence même de la Maison. «Mon métier est de rendre la Femme belle et libre, de la définir à travers le canevas que je lui propose. » Julien s’inspire de toutes les femmes libres qui l’entourent : sa mère, sa meilleure amie, sa première d’atelier, son assistante… ou encore la célèbre Barbara Hutton. Des femmes qu’il admire par-dessus tout. « Cela se ressent dans les mises en scène imaginées par Jean Paul Cauvin, les postures données sur les photos officielles… c’est incarné chez nous, pas juste du blabla de communication » m’explique Julien. D’une façon générale, la Liberté est le maître mot de la Maison, parce que pour le créateur « La liberté c’est quelque chose que l’on a pour soi-même. »

Avant de vous parler des projets complémentaires de la Maison Julien Fournié, évoquons la préparation de cette collection grandiose.

Cette saison, la Femme part en voyage dans le désert en introspection, pour chercher ses racines de femme, de bien-être. La collection est inspirée des codes de l’Orient, tels que les symboles de l’Egypte (le scarabée, les grandes ailes du dieu Osiris, les moucharabiehs…). Elle sera emprunte d’odeurs d’ambre, de couleurs de henné, d’or blanchi, des murs décrépis de Fes, de la réverbération du ciel dans les ‘lacs mirages’… Pendant ce voyage, cette Femme Julien Fournié va se transformer, grâce à son voyage initiatique, en prêtresse, en sultane. Le créateur a travaillé avec son atelier sur des recherches approfondies, tant pour les matières, grâce notamment à un des meilleurs fabricants italiens de textile qui lui a tissé l’un de ses imprimés, que par la mise en avant de bijoux spectaculaires et de tous les codes de la Maison. La quintessence de la Maison est ainsi fièrement arborée : les épaules bien placées et un peu étroites, les poitrines un peu rondes, les tailles et hanches marquées, rien ne manque.

Joanna Lorenzo (278)c

Julien Fournié a imaginé des tenues plus fluides cette saison, faisant appel à des crêpes de soie, des georgettes de soie ou mêlant soie/viscose, du lin (qui pour l’occasion a été laqué à la feuille d’argent d’après une technique unique de la Fédération du Lin), et une maille exceptionnelle créée avec la Maison Regain. Pour ses imprimés, Julien a tenu à développer des traits de calligraphie type soufi en déclinant les initiales de sa Maison. Un ADN arabisant qu’il a découvert dans son enfance sous la forme des tags des murs qu’il a souvent croisés. Dans sa vision de l’Orient, il a aussi décliné le célèbre Burnou des Touaregs.

Et Julien Fournié a fait une rencontre, en pleine préparation de sa collection, qui a véritablement changé le cours des choses. Le hasard d’une rencontre puis d’une autre a mis Sidi sur son chemin. Sidi est un véritable touareg du Niger, qui vit dans un petit village proche d’Agades. Il est itinérant et tout son village vit de l’artisanat d’art avec leur savoir-faire unique pour manier l’argent et l’ébène. Et parce que faire travailler l’artisanat du monde entier, c’est aussi la quintessence de la Couture, Julien Fournié n’hésite pas un instant. Il fait développé pour sa nouvelle collection des fibules en argent massif, des sacs mêlant son travail au traditionnel accessoire du touareg, des boutons, de petits détails qui vont parfaire des pièces de la collection…

Joanna Lorenzo (107)c

Lors d’une autre rencontre à San Francisco, il récupère un stock d’os de bœuf taillés par des indiens et que son atelier va retravaillé pour les associer en plastrons et harnais majestueux avec les pièces des différents artisans.

« Ainsi le voyage est aztèque, il est solaire, au final ce n’est pas le lieu qui compte, c’est ce que l’on a puisé au fond de soi, là où l’on a découvert les choses », me confie Julien. Et Jean Paul Cauvin renchérit même « quelle volupté, quelle matière on a découvert, c’est ce qui compte ». Un duo de choc, je vous l’avais dit.

Cette collection, ils ont voulu qu’elle propose quelque chose de nouveau. Le défilé plus long de quelques minutes, les mannequins qui laissent plus de temps pour être admirées, pour emmener les spectateurs avec elles, en voyage, en méditation. 27 passages en 5 grands axes, développés avec des tissus différents. Pour un bol d’air, tout simplement.

Et pour cette nouvelle saison, Jean Paul Cauvin nous informe d’un grand changement : « Depuis 12 ans que je connais Julien, c’est la première fois qu’il s’est interdit le noir. (…) Ne pas créer avec du noir oblige à imaginer de nouvelles alliances de couleurs. Il y a quelque chose de différent qui passe par les couleurs, comme ici avec le turquoise et l’ambre rouge. » De l’ivoire, de l’or blanchi, du sable, de l’henné, de l’ébène, de l’ambre rouge, du turquoise, du corail, de l’anthracite… qui ponctuent cette collection. Julien Fournié voulait des imprimés animaliers. Et pour éviter l’impensable imprimé classique, il a fait appel à des métaphores. Comme pour sa femme girafe. C’est brillant. La robe est somptueuse, les détails parfaits.

Joanna Lorenzo (257)c

Cela nous amène à faire le point sur l’Essence même de cette Maison. Les ‘obligatoires’ en terme de coupes, de tissus, ceux qui définissent la Maison Julien Fournié. Et ils découlent forcément de la collection Couture, « Le noyau de la Maison Julien Fournié, c’est la Couture. C’est là où l’on décide du cœur des collections, une sorte de labo de recherche et développement. » Cela a permis à l’équipe d’imaginer le prêt à porter Julien Fournié. Une envie, un caprice, un besoin du créateur, mais une réussite d’ores et déjà. Ce furent des heures de réflexion, d’introspection, de préparation, car créer une collection prêt à porter d’une maison de Couture, le tout Made in France, ce n’est pas évident. L’équipe a pu compter sur le soutien de Maria Luisa au Printemps et d’une vingtaine de boutiques luxe en France qui distribuent déjà la collection. Mais aussi et surtout de cette femme qui possède une usine à Laval (où elle produit aussi pour Hermès, Rabih Keyrouz…) et qui travaille main dans la main avec la Maison Julien Fournié pour ses collections PAP. Encore une femme libre qui renforce à sa façon la Maison.

Inutile de vous dire à quel point j’ai trouvé la collection belle. Je me suis laissée porter par le voyage, par la beauté des coupes et des tissus. Un ravissement pour les yeux. Mes chouchous de la Maison Julien Fournié : les derbies et les combinaisons.

Je terminerai avec ces mots de Jean Paul Cauvin, un grand Homme que j’aimerai vous présenter bientôt : « La Couture n’est pas tendance. C’est à dire que la couture par essence ne doit pas suivre la tendance. La cliente de Couture ne cherche pas à suivre la tendance, elle cherche justement à être totalement hors tendance. Et c’est parce que la Couture n’est pas tendance qu’elle peut encore être précurseur, quand elle allie tradition et innovation. C’est ce que l’on essaie de faire dans la Maison Julien Fournié. »

Dans un prochain article, je vous parlerai du travail de Julien Fournié avec Dassault Systèmes pour la mise en place du Fashion Lab visant à dématérialiser la Création. Un nouvel outil de design en 3D pour « remettre le couturier au centre de tout » nous explique Jean Paul Cauvin. Une technologie exclusive pour la réalisation d’un travail pointu en temps réel où « le créateur redevient maître de son destin et décide de chaque élément ».

J’espère que cet entretien vous a plu et vous a permis de cerner la créativité, l’humour et la sensibilité de ce créateur au talent inné.

Crédits photos :

Photo : Joana Lorenzo
Maquillage : Nicolas Degennes
Coiffure : Stephen Low pour Neville.